Peut être (peut être), bien avant la mort de Sami, eu-je l'embryon du déclic en apprenant celle de Taïeb ?
Loin d'être certain.
Il s’occupait du Medi Sea, un restaurant ou j’avais habitude de me rendre.
Je mentirai en disant que j’ai ressenti de la peine à cette nouvelle : le décès de ceux qui ne sont pas nos intimes reste une abstraction lointaine et indifférente, et si nous habillons cette indifférence d’un voile de chagrin c’est uniquement pour jouer le jeu de la communauté.
Le rituel rythme nos survies collatérales.
Taïeb était un homme trapu, la quarantaine, Frisé, avec ses premiers cheveux blancs qui s’appelaient tous difficultés financières, un visage aussi rond que les petites lunettes qu’il portait, une hernie douloureuse au ventre, probablement due à sa ceinture abdominale qui l’avait lâchée depuis belle lurette, assez élégant dans ses costumes noirs bon marchés. Bon élève dans sa jeunesse, le métier en plus, il parlait plusieurs langues, dont un français parfait.
Proche de l’usine, en bord de mer, le Medi Sea était un agréable compromis entre le cadre, la bouffe et la proximité.
Taïeb avait la responsabilité du service et du personnel, personnel d’un professionnalisme exemplaire. Excepté l’orchestre de musique arabe traditionnelle qui jouait plus fort qu’un groupe garage sous amphétamine, j’aimais bien cet espace et les êtres qui le géraient.
Je n’avais pas d’affinités particulières avec Taieb, mais il faisait bien son job et j’étais un client dépensier et courtois. Dans ce cadre défini, nous nous entendions bien.
Dix jours avant son effacement radical et définitif de l’univers tout entier, nous nous étions croisé devant le pressing de notre quartier commun. (Un jour on est devant un pressing, le lendemain c'est nettoyage à sec et rayé des radars : nos minuscules tragédies tutoient le burlesque, faut reconnaitre …)
- Bonjour Taieb, vous allez bien?
- Chouia chouia Mr Lady, mais je suis content de vous voir, vous êtes un ami.
- Vous avez un problème ?
- Je suis en congé, à cause de mon hernie. Je peux vous demander un service ?
- Dites-moi…
- Vous pourriez me prêter de l’argent ?
- Je ne sais pas… De combien auriez-vous besoin ?
- Entre 3000 et 5000 dinars. Que je vous rembourse très vite.
- Ah oui, quand même… Je peux vous prêter 1000, guère plus…
- Quand est-ce que vous pouvez me les donner ?
- Appelez-moi lundi.
- Merci, je savais que je pouvais compter sur vous !
- … Je dois vous laisser Taieb, j’ai un rendez-vous.
- Chocran Mr Lady, vous êtes un ami et je vous appelle lundi.
- Prenez soin de vous Taieb.
Anodine anecdote si la mort n’était sa chute.
Les jours suivant, comme convenu, Taieb essaya de me contacter plusieurs fois. Contrairement à d’autres avant lui, je ne donnai pas suite. J’étais à sec. Bien sur, j’aurais pu faire un effort, mais l’argent donné aurait été au détriment de mon petit confort quotidien. Tard dans la nuit, bien bourré, je suppose qu’il aurait eu sa chance… Il se lassa vite, ce qui me surprit, ce pays m’avait habitué à plus de ténacité.
Je le verrai au restaurant, me dis-je, et m’excuserai de n’avoir rien pu faire. Puis, avec la satisfaction de la lâcheté accomplie, je retournai vaquer aux petites péripéties de nos quotidiens égocentrés…
La semaine suivante, je vins au Medi Sea en compagnie de cet ami belge qui travaille à mes cotés. Je lui fis part de l’anecdote. Et tandis que je critiquais avec une cruauté acide la demande de Taieb, un des serveurs vint me voir :
- Bonsoir Mr Lady, vous allez bien ?
- Très bien, merci.
- Vous êtes au courant pour Taieb ?
- Non ?
- Il est mort. La semaine dernière. Le cœur...
Je restai silencieux. Comme la foudre qui tombe sur l’arbre à coté du jardin, la mort venait de frapper à l’improviste dans mon petit espace vital. Mise en perspective, à la volée, je culpabilisai devant mon indiférence récente à son égard.
- Dire que tu étais en train de l’assassiner, me fit remarquer mon ami…
- C’est vrai. Mais il faut être positif : heureusement que je ne lui ai rien prêté, il aurait eu une bonne excuse pour ne jamais me rembourser…
- T’es vraiment un enculé.
- Je sais. Ce doit être le climat…
Brutal rappel à l’ordre sur la promiscuité froide avec l’éphémère.
Taieb était encore présent dans ce restaurant. Cet effacement définitif de la surface du monde n’avait pas encore gommé ses traces. Il était là, continuant à aller de table en table pour savoir si tout allait bien. Son spectre demeura à mes cotés la soirée entière, étrange statue du commandeur avec des petites lunettes rondes, témoignage mélancolique d’une vie guère heureuse et d’une disparition prématurée.
Que restait-il de cet homme ? Le chagrin et les difficultés financières d’une famille ? L’indifférence distante du reste de la planète ?
Au delà des murs de sa maison, pas grand-chose.
Une absence qui se fait ressentir discrètement,
Avant (avant) de se diluer et de disparaitre à tout jamais dans le flux.
Ainsi soit-il, je suppose ?
Oui, Ainsi soit-il !
Et HOSANNA au plus bas des Cieux !...